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20/04/2014

Le coeur du monde - 6

Hans-Urs von Balthasar

Le coeur du monde - VI (fin)

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Je suis la lumière du monde, dit Dieu, et sans moi vous ne pouvez rien faire. Il n'y a aucune lumière, ni aucun Dieu en-dehors de moi. Pourtant c'est vous qui êtes la lumière du monde, lumière empruntée, mais non fausse lumière. Et, brûlant de ma flamme, vous devez incendier le monde de mon feu. Allez au-dehors jusque dans la nuit la plus épaisse, portez mon amour comme des agneaux au milieu des loups, portez mon message à ceux qui sont amis dans les ténèbres et à l'ombre de la mort. Allez au loin, risquez-vous sans crainte hors de la bergerie bien gardée; jadis je vous ai ramenés au foyer alors que vous gisiez ensanglantés entre les épines, pauvres agneaux égarés, et je vous ai rapportés dans mes bras, moi le bon pasteur.

Mais, à présent, le troupeau est dispersé, la porte de l'enclos est ouverte: c'est l'heure de la mission! Allez au loin, séparez-vous de moi car je suis avec vous jusqu'à la fin du monde! Car moi-même je suis sorti du Père, par ma sortie je fus obéissant jusqu'à la mort, et par mon obéissance je devins la parfaite image de son amour pour moi. C'est la sortie elle-même qui est l'amour, la sortie elle-même qui est le retour. Comme mon père m'a envoyé, ainsi je vous envoie. Sortant de moi comme le rayon du soleil, comme le fleuve de la source, demeurez en moi, car je suis moi-même le rayon qui émane, le fleuve qui s'échappe du Père. Donner est meilleur que recevoir. De même que je répands le Père, ainsi vous devez me répandre. Gardez votre visage tellement tourné vers moi que je puisse le tourner vers le monde. Ecartez-vous si bien de vos propres voies que je puisse vous placer sur la voie que je suis moi-même. 

C'est là un nouveau mystère, inaccessible à la faible créature: que même la distance gardée envers Dieu, même la froideur du respect, soit une image et un symbole pour Dieu et pour la vie divine. La vérité la plus incompréhensible est la plus authentique: que tu ne sois pas Dieu, voilà précisément ce qui te rend semblable à Dieu, et que tu sois hors de Dieu, voilà ce qui te place en Dieu. Car être en face de Dieu t'élève au niveau divin. Dans ce qu'il y a d'incomparable en ton moi, tu reflètes ce qu'il y a d'unique en ton Dieu. Mais le sens de la création demeure indéchiffrable, tant que le voile est posé sur l'image éternelle. Cette vie ne serait qu'un destin implacable, ce temps ne serait que tristesse, et tout amour serait éphémère, si le coeur de l'être ne battait au sein de la triple vie éternelle. C'est parce qu'elle provient de cette source éternelle que la vie commence à jaillir en nous aussi, nous parle du Verbe, devient elle-même verbe et langage et nous transmet, comme marque éclatante de l'Amour divin, la mission d'annoncer le Père dans le monde. 

Et c'est grâce à la même source qu'est enfin détruite la malédiction de la solitude: car tout face à face divin, et désormais les êtres particuliers, hommes, femmes, vivants, minéraux, loin d'être exclus de la vie universelle, loin d'être enfermés dans un cachot obscur d'où tenterait vainement de s'échapper leur nostalgie, sont tous membres les uns des autres, et comme messagers de Dieu, forment l'objet d'une recréation souveraine qui fait d'eux un seul corps dont la tête repose dans le sein du Père. 

Ne te lasse donc pas de battre, coeur de l'existence, pouls du temps, instrument de l'éternel amour! Tu nous fais riches, tu nous fais pauvres à nouveau; tu nous attires à toi et tu te retires de nous. Mais toujours nous sommes ton bien. Tu fais entendre au-dessus de nous l'éclat puissant de ta voix, tu nous réduis au silence avec tes étoiles, tu nous emplis à déborder et tu nous vides jusqu'au fond. Mais que ta Majesté éclate ou qu'elle s'efface, qu'elle nous comble de richesses ou nous dépouille de tous biens, tu es le Seigneur et nous sommes à toi. 

Hans Urs von Balthasar, Le Royaume, dans: Le coeur du monde (Desclée de Brouwer, 1956)

image: Chiostro di San Damiano, Assisi (www.regnierfamille.free.fr)

19/04/2014

Le coeur du monde - 5

Hans-Urs von Balthasar

Le coeur du monde - V

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Et, à vrai dire, la vie tend continuellement à aller plus loin, s'éloignant de son commencement, elle se cherche elle-même et croit se trouver là où elle se sent à l'abri de la menace de son origine. Car trop fragile paraît le germe, trop nécessaire pour lui une coque plus résistante, trop proche le néant qu'il était à l'instant de sa naissance. Mais une loi d'airain force le trait parti verticalement à revenir à son point de départ. Décrivant un grand arc, la vie s'élance, prenant conscience d'elle-même, elle veut se maintenir sur l'étroite arête, le sang circule plein de vigueur, gonfle le coeur et la tête, communique une vie ardente à l'être particulier; infatué de lui-même et de sa mission, celui-ci se déclare le créateur des biens qu'il distribue et qui lui viennent d'ailleurs, de l'hérédité, de sources inconnues.

Mais l'ascension prend fin à l'arrivée au col, et, tandis que pour d'autres c'est encore la course montante du soleil, le sentier qu'il suit commence à s'incliner, l'après-midi vient, il s'enfonce dans de froides et sombres forêts, de nouveau il entend un faible bruit: c'est d'abord un petit ruisseau, le souvenir presque effacé du jeune âge qui se réveille, puis s'élève la nostalgie de l'ancien temps, un espoir naît soudain, l'amour l'emporte, et, à l'improviste, brusquement, comme tombe une cataracte, c'est la chute dans l'abîme insondable, dans la nuit de l'origine. Et tous ces êtres particuliers, toute cette existence étrange à l'état de séparation, s'absorbe, comme les cours de différents fleuves, dans l'unique mer de la vie et de la mort. Là, les vagues s'élèvent et s'abaissent, les corps accolés aux corps, les figures, les âges, les siècles côte à côte, prodigieuse écume, viennent se jeter en hommage sur le rivage uni de l'éternité.

Telle est la signification de notre vie: reconnaître, prouver que nous ne sommes pas Dieu. Ainsi mourons-nous en Dieu, car Dieu est la vie éternelle; et comment pourrions-nous l'atteindre autrement que par la mort? Dans notre vie la mort est le gage que nous touchons à la Vie supérieure. La mort est la révérence de notre vie, la cérémonie de l'adoration devant le trône du Créateur. Et comme le fond le plus intime des êtres est fait de la louange et du service qu'ils doivent à leur Créateur, une goutte de mort est à chaque instant versée en tout être. Mais comme le temps et l'amour sont étroitement entrelacés, les êtres aiment aussi leur mort et leur existence ne se refuse pas à disparaître. 

Et même si la vie particulière est saisie d'angoisse à cette perspective, si le vouloir propre se révolte, l'existence elle-même, le mouvement profond de la vie, reconnaît son Seigneur et s'incline volontiers à son approche. Car mystérieusement elle le pressent: il n'y a un automne que parce qu'un printemps se prépare, et c'est volontiers que flétrit en ce monde ce qui porte la promesse de fleurir en Dieu.

Ainsi meurt et ressuscite en Dieu toute créature. Nous voltigeons en présence de la lumière, nous sommes fascinés par elle et pris de vertige; mais le feu, que nul ne peut approcher, nous tient sous son charme. Nous nous précipitons dans les flammes, nous sommes consumés, mais la flamme ne tue pas, elle transforme en lumière et brûle en nous comme amour. Amour qui en a la science profonde: ce qui vit en nous, ce qui s'est érigé au centre de nous-mêmes, ce dont nous vivons, ce qui remplit et nous nourrit, ce qui nous attire irrésistiblement, ce qui se recouvre de nous comme d'un manteau, ce dont notre âme a un essentiel besoin: cela, ce n'est pas nous, c'est infiniment proche, le Seigneur en nous. Et pleine d'amour, grandit en nous la crainte qui, toujours plus impérieuse, nous fait plier le genou dans la poussière du néant.

Avec plus de force encore que le temps, retentissent les battements de coeur de l'amour. Il bat unissant ce qui est deux et divisant ce qui est un. Ainsi vivons-nous de Dieu: de ce qu'il nous attire avec force dans son foyer brûlant, de ce qu'il nous ravit, avec une aisance souveraine, tout autre centre que le sien. Mais nous ne sommes pas Dieu; et afin de nous manifester avec plus d'éclat encore sa force d'attraction, il nous repousse magistralement au dehors, non solitaires cependant, non revêtus de faiblesse, mais comme de véritables sujets responsables, forts de sa mission. 

Jalousement, Dieu nous adresse son appel, il nous veut pour lui et pour son honneur seul. Mais, chargés de son amour et vivant de son honneur, il nous renvoie dans le monde. Car le rythme de la création n'est pas une sortie de Dieu suivie d'un retour en Dieu. Uns et indivis au contraire sont les deux mouvements: aussi nécessaire la sortie que la rentrée; non moins voulue de Dieu la mission que la nostalgie de l'origine. Et plus divine peut-être encore que le retour en Dieu, est la sortie de Dieu, car voilà ce qu'est la grandeur suprême: non pas connaître Dieu en lui renvoyant sa lumière comme des miroirs resplendissants, mais rayonner de tous côtés sa lumière comme des torches ardentes.

Hans Urs von Balthasar, Le Royaume, dans: Le coeur du monde (Desclée de Brouwer, 1956)

image: Chiesa di San Damiano, Assisi (www.regnierfamille.free.fr)

17/04/2014

Le coeur du monde - 4

Hans-Urs von Balthasar

Le coeur du monde - IV

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Ainsi pourrions-nous être ce que nous voudrions. Dans les eaux mystérieuses du temps où nous baignons et que nous sommes nous-mêmes, dans cette fluidité de l'être, se trouve dissoute et surmontée l'odieuse résistance des coeurs. Seul est à craindre l'opaque, le rigide, l'impénétrable, ce qui refuse de s'ouvrir à tout esprit et à tout regard. Mais l'oeil est transparent et l'esprit est lumière, c'est pourquoi l'esprit peut rayonner et faire fondre ce qui était durci. Tandis qu'au-dehors nous construisons un triple rempart pour nous défendre contre les lois inexorables de la vie, la source jaillit sans cesse au plus intime de nous-mêmes, elle vient baigner les murailles et mine nos fortifications les plus solides. 

Personne ne résiste jusqu'à la fin à l'assaut inlassable de ces vagues. Jour après jour elles démantèlent l'enceinte, elles arrachent des murailles les pierres une à une: finalement nous nous écroulons. Avec le temps, le plus borné comprend ce qu'est le temps. Celui-ci creuse en lui son lit et le polit avec sa meule comme le torrent creuse le moulin de glacier.

Voilà comment tu fais l'expérience du temps, et comment il t'initie à son mystère suprême. En lui tu vis le rythme du flux et du reflux. Comme avenir il s'avance vers toi, te submerge, te comble sans mesure, mais t'arrache autant qu'il t'apporte, et exige de toi le don total. Il te veut à la fois riche et pauvre, toujours plus pauvre et toujours plus riche. Il veut en toi plus d'amour. Et si tu obéissais tout à fait à la loi essentielle de ton être, si tu étais pleinement toi-même, tu vivrais uniquement de ce don qui afflue vers toi - que tu es toi-même - en le restituant avec une fidélité sacrée sans l'avoir souillé en te l'appropriant. Alors ta vie serait comme une respiration paisible et inconsciente. Et c'est toi-même qui serait l'air, aspiré et expiré avec les battements de la durée. Tu serais le sang mû par la pulsation d'un coeur qui successivement t'aspire et te rejette, te gardant toujours enfermé sous son charme dans le circuit de ses vaisseaux.

Tu sens le temps, et tu ne sentirais pas ce coeur? Tu éprouves le fleuve ardent de la grâce qui s'avance vers toi, et tu n'éprouverais pas combien tu es aimé? Tu cherches une preuve, et tu es toi-même la preuve. Tu tentes de le saisir, lui l'inconnu, dans les mailles de ta connaissance, et tu es toi-même pris dans l'inextricable filet de sa puissance. Tu voudrais comprendre, mais tu es toi-même compris. Tu voudrais subjuguer, et tu es depuis longtemps subjugué. Tu projettes de chercher, et tu es de tout temps trouvé. Tu tâtes à travers mille voiles pour arriver à toucher un corps vivant, et tu prétends que tu ne sens pas la main qui touche ton âme nue? Tu t'agites sans trêve sous l'aiguillon de ton coeur inquiet, et tu nommes cela religion, mais en vérité, qu'est-ce là sinon les soubresauts du poisson dans le bateau?

Tu voudrais trouver Dieu, fût-ce au prix de mille douleurs: et quelle humiliation de constater que ton action n'était qu'agitation, puisque Dieu te tient depuis longtemps dans sa main. Pose le doigt sur le pouls vivant de l'être. Sens le battement créateur qui à la fois t'impose ses exigences et te laisse libre. Qui d'un seul acte lance dans l'être la prodigieuse coulée de la création et détermine l'exacte distance à garder par la créature: à savoir que tu dois l'aimer comme Celui qui t'est le plus proche et le révérer comme l'Etre le plus élevé de tous. Apprends comment dans un même acte il te revêt par amour et te dénude par amour.

Comment avec l'existence il te comble de tous les trésors, et du plus précieux de tous les joyaux: pouvoir l'aimer, pouvoir lui offrir des présents en retour de ses dons et comment du même coup (non pas ensuite, non pas en un second temps) il te retire tout ce qu'il t'a donné, afin que ce ne soit pas les dons, mais le donateur que tu aimes, et que même lorsque tu donnes, tu aies conscience de n'être qu'une légère ride de son fleuve. Dans l'instant même où tu es jeté dans l'existence, tu es proche et tu es lointain, tu reçois un ami et un souvenir maître, tu deviens enfant et serviteur. Jamais tu ne dépasseras ce commencement. Tel que tu as été fait, tu vivras dans l'éternité. Car ta vertu, ta sagesse, ton amour même s'élèveraient-ils au-delà de toute mesure, et grandirais-tu au-dessus des anges et des hommes, tu ne t'éloignerais pas de ton point de départ. 

Mais pas de plus grande source de joie que ce commencement; et si longue que soit la courbe de ton développement, toujours tu te recourberas vers cette merveille de ton origine: car d'une magnificence incroyable est l'être de l'amour.

Hans Urs von Balthasar, Le Royaume, dans: Le coeur du monde (Desclée de Brouwer, 1956)

image: Chiostro di San Damiano, Assisi (panoramio.com)

16/04/2014

Le coeur du monde - 3

Hans-Urs von Balthasar

Le coeur du monde - III

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Quels êtres sommes-nous donc! C'est en dépérissant sans cesse que nous devons progresser. C'est un renoncement de tous les instants qu'il nous faut pratiquer si nous voulons mûrir et faire grandir nos richesses. La durée, il nous faut l'endurer. Voulons-nous nous fixer, nous blessons la loi intime de la vie. Et lorsque nous nous impatientons contre la loi du temps, nous tombons déjà dans le néant.

Tandis que nous avançons, une voix nous murmure à l'oreille dans le vent aigu qui nous fouette; mais arrêtons-nous pour la mieux entendre: aussitôt elle se tait. Le temps est à la fois une menace et une promesse inouïe: laisse-toi aller, nous conjure-t-il, sinon tu ne participeras pas au voyage. Ne résiste pas, ouvre tes mains toutes grandes, sinon je ne peux pas les remplir! Si tu ne réponds pas à mon appel, je passe à côté de toi avec mes cadeaux intacts, et je t'abandonne à tes hochets usés. Crois-moi, tu deviendras plus riche, si tu acceptes de laisser là ton bonheur présent, plus riche, si tu veux bien être pauvre, mais disponible, mendiant volontaire à la porte de l'avenir! Ne te retiens donc pas, ne te cramponnes pas, prends garde de vouloir adhérer! Tu ne peux amasser le temps, apprends, grâce à lui, l'art de dissiper. Dissipe même ce qui, autrement, te serait arraché violemment. Alors, pauvre homme dépouillé de tout, tu seras plus riche qu'un roi. Le temps est l'école de la prodigalité, l'école de la munificence.

Il est la grande école de l'amour. Et si le temps est le tissu de notre existence, c'est donc l'amour qui est aussi le tissu de notre vie. Le temps est l'existence qui s'épand, et l'amour est la vie qui s'épanche elle-même. Le temps est sans défense, existence désappropriée à notre insu; et l'amour se désapproprie lui-même et se laisse désarmer volontiers. L'existence ne peut faire autrement - c'est sa loi et son essence - que de s'écouler dans le temps et par là de manifester l'amour. Et c'est ainsi qu'il lui est accordé la liberté d'être elle-même l'amour. Il nous faut patienter, même si nous mourons d'impatience, car personne ne peut augmenter sa taille seulement d'une coudée, si ce n'est en grandissant avec le temps. Il nous faut renoncer, car même si, pleins d'angoisse, nous nous cramponnons à nos biens, doucement le temps à l'aiguillon mortel nous fait lâcher prise, et les trésors soigneusement amassés roulent à terre.

Ce que le dernier instant nous impose enfin avec violence, chaque instant nous le persuade avec douceur. Afin que nous devinions dans le mystère du temps le coeur suave de notre vie: l'offre d'un amour inlassable. Et n'est-ce pas singulier: il nous est loisible d'être ce vers quoi nous aspirons en vain. Nous pouvons réaliser simplement dans la vie ce dont nous éprouvons douloureusement l'absence dans la pensée et dans le vouloir. Nous voudrions tout donner, et nous sommes déjà donnés. Nous cherchons à qui nous pourrions nous offrir, et nous sommes depuis longtemps possédés par un autre. Et lorsque notre coeur se serre en voyant la vanité de tout ce qui remplit notre vie, qu'est-ce sinon l'angoisse de la nouvelle épousée à l'instant où, dans la nuit de noces, le dernier voile lui est arraché?

Nous sommes par nature des êtres qui peuvent libtrement devenir ce qu'il leur faut involontairement vouloir. Mais quelle félicité serait plus grande, quelle pensée serait plus enivrante que celle-ci: exister simplement, c'est déjà une oeuvre de l'amour? De telle sorte que je me défendrais bien en vain d'être ce que je suis depuis toujours? De telle sorte que, même si je criais, non, même si je le criais de toute ma voix, de toute mon angoisse, c'est du plus profond de moi-même qu'un écho traître me répondrait: Mais si! Mais si! Lorsqu'après mille morts, nous mourons pour la dernière fois, c'est dans cet acte de la vie parvenue à son sommet que l'existence cesse définitivement de mourir. Rien n'est mortel, sinon cette seule attitude: tout en vivant ne pas vouloir mourir. Mais toute mort volontairement subie est source de vie. Ainsi la coupe de l'amour est-elle un mélange de vie et de mort. Et si nous n'aimons pas, c'est un état contre-nature: car l'amour est le filigrane dans le parchemin de notre existence. C'est le mouvement de sa mélodie qui anime tous nos membres. Qui aime obéit au courant de la vie, qui se refuse à aimer lutte (bien en vain) contre le courant.

Comme il est facile pour nous le geste de donner, alors que constamment s'échappe à travers nous l'eau dorée de l'être! Comme elle est facile la désappropriation, alors que nous baignons dans la richesse de l'avenir qui afflue vers nous d'une manière inépuisable! Comme elle est facile enfin la mort, lorsque toute heure qui passe nous enseigne combien il est heureux, combien même il est avantageux de dépérir! Et l'angoissante vieillesse elle-même qui obscurcit tout à l'extérieur, ne fait-elle pas régner, à l'intime de notre âme, la merveilleuse lumière de la pauvreté?

Rien n'est tragique en nous, car tout renoncement sera récompensé au-delà de toute mesure, et plus nous approchons du coeur de la pauvreté parfaite, plus intimement nous prenons possession de nous-mêmes comme de toutes choses.    

Hans Urs von Balthasar, Le Royaume, dans: Le coeur du monde (Desclée de Brouwer, 1956)

image: Chiostro di San Damiano (www.regnierfamille.free.fr)

15/04/2014

Le coeur du monde - 2

Hans-Urs von Balthasar

Le coeur du monde - II

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L'espace est froid et raide, mais le temps est vivant; l'espace désunit, mais le temps fait se rejoindre toutes choses. Il ne coule pas hors de toi, tu ne flottes pas sur lui comme un morceau de bois voguant au fil de l'eau; mais c'est à travers toi qu'il s'écoule, c'est toi-même qui t'écoules, c'est toi-même qui es le flot. Es-tu dans la tristesse? Fais confiance au temps, bientôt tu seras dans la joie. Es-tu dans la gaieté? Tu ne la garderas pas longtemps, bientôt tu seras dans les larmes. Brise légère, le temps te fait voler, comme la feuille morte, d'une humeur à l'autre, d'un état à l'autre, de la veille au sommeil et du sommeil à la veille. Tu ne peux longtemps voyager, bien vite tu t'arrêtes, recru de fatigue et affamé, tu répares tes forces, tu te lèves, tu recommences à marcher. Tu souffres de l'attente: de très loin, inaccessible, tu aperçois l'action que tu rêves d'accomplir. Mais sans arrêt le flot t'emporte, et un matin, voici que l'heure d'agir est arrivée.

Tu es un enfant, et jamais - tu le penses du moins - tu ne t'évaderas de la faiblesse de l'enfance qui t'enferme dans une prison obscure. Mais regarde, les murs eux-mêmes de ta prison deviennent souples et mouvants, ton être tout entier se transforme, maintenant l'enfant a disparu, c'est l'adolescent, c'est le jeune homme qui est là. Du fond de toi-même jaillissent des sources cachées, des possibilités attrayantes s'entr'ouvrent à tes yeux comme des fleurs écloses, et un jour voici que le monde autour de toi a pris toute sa taille. Doucement le temps te mène d'une courbe à l'autre, des perspectives, des horizons se déroulent par côté au passage: à présent le changement te paraît désirable, tu devines une aventure incroyable. Tu t'orientes dans une certaine direction, tu as l'impression de la présence d'une mer, tu soupçonnes une éclosion imminente. Et tu t'aperçois d'une chose: ce qui se transforme en toi se transforme aussi autour de toi en toute réalité. Chaque point que tu effleures au passage est lui-même en mouvement, il est entraîné vers un terme inconnu, sa propre histoire déjà longue se poursuit en lui, mais pas plus que toi, il ne sait où elle se termine.

Tu lèves les yeux vers le ciel: vertigineusement les soleils tournent, chargés de leurs grappes de planètes, d'une course inlassable ils vont vers des étendues toujours plus lointaines et des espaces toujours plus inaccessibles. Tu analyses les atomes: ils laissent entrevoir une complexité inouïe, ils ressemblent à une fourmillière foulée aux pieds. Tu recherches un point fixe, une loi stable, et tu crois les trouver au centre de la terre. Mais elle aussi est pur événement, pure histoire, personne ne peut prédire la route des nuages même pour la semaine qui vient. 

Et sans doute il y a une loi, mais c'est la loi mystérieuse de la transformation que personne ne peut comprendre sinon qui se transforme lui-même. Impossible d'attirer le flot sur la berge pour s'emparer de la loi du courant comme on capture un poisson. Et si tu veux apprendre à nager, il faut te jeter à l'eau. Les sages, parmi les hommes, cherchent à sonder l'existence en son fond, mais ils n'arrivent qu'à décrire une ondulation du fleuve; sur leur tableau, l'écoulement est fixé et leur peinture ne redevient fidèle que s'ils veulent bien la replonger dans le courant. Ils ont réalisé bien des tentatives les êtres pleins d'avidité, ils ont déversé pierre sur pierre dans le lit du fleuve pour endiguer son cours. Dans leurs systèmes ils espéraient enfermer un îlot de l'océan éternel, et ils ont gonflé leurs coeurs comme des ballons pour incarner l'éternité dans l'instant. Mais ils n'ont capté que du vent, et leurs ballons ont crevé, ou bien, perdus dans leurs rêves, ils ont oublié de vivre, tandis qu'insouciant le flot recouvrait leurs cadavres.

Car le précieux secret est dans le courant lui-même, et ce n'est qu'en te livrant au flot que tu pourras le saisir. La perfection: elle est dans la plénitude du devenir! C'est pourquoi n'estime jamais que tu es arrivé au but; oublie ce qui est derrière toi, et tends de toutes tes forces vers ce qui est en avant: dans le changement qui t'arrache tes conquêtes, tu seras enfin transformé en ce que tu désires ardemment.

Fais donc confiance au temps. Le temps, c'est de la musique; et le domaine d'où elle émane, c'est l'avenir. Mesure après mesure, la symphonie s'engendre elle-même, naissant miraculeusement d'une réserve de durée inépuisable. Souvent l'espace manque: le bloc de marbre n'est pas assez volumineux pour la statue projetée, la place publique n'arrive pas à contenir la foule immense qui s'y presse. Mais le temps a-t-il jamais manqué? S'est-il jamais terminé comme un fil trop court? Le temps est aussi long que la grâce. Abandonne-toi à la grâce du temps. Impossible d'interrompre la musique pour la saisir et la mettre en réserve: laisse-la couler et s'enfuir, sinon tu ne la comprendras pas. Tu ne peux la ramasser dans un bel accord pour la tenir ainsi une fois pour toutes. 

La patience est la première vertu de celui qui veut apprendre. Mais voici le deuxième renoncement qu'il te faut subir: tu ne saisis tout l'élan de la mélodie que lorsque le dernier son est retombé dans le silence. Alors seulement tu peux apprécier les masses mystérieuses, la portée des arcs, et l'élégance des courbes; seul ce qui s'est évanoui dans l'oreille a pris naissance dans le coeur. Et pourtant: tu ne saisis pas dans l'unité invisible de l'esprit ce que tu n'as pas appréhendé d'abord dans la multiplicité visible des sens. Ainsi l'éternel est au-dessus du temps, et il est sa récolte, et pourtant il ne devient lui-même que dans le changement du temps.

Hans Urs von Balthasar, Le Royaume, dans: Le coeur du monde (Desclée de Brouwer, 1956)

image: Chiesa di San Damiano, Assisi (www.francisassisipncc.org)

14/04/2014

Le coeur du monde - 1

Hans-Urs von Balthasar

Le coeur du monde - I

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En quelle prison gémit tout être fini! C'est en prison que l'homme, comme tout être, est né: son âme, son corps, sa pensée, sa volonté, ses aspirations, tout en lui est entouré d'une frontière, constitue même une frontière palpable, tout le sépare et l'isole. Par les ouvertures grillagées des sens, chacun regarde au-dehors vers une réalité étrangère à lui qu'il ne sera jamais. Et son esprit s'élancerait-il, comme l'oiseau, à travers les espaces du monde: lui-même n'est pas cet espace qu'il parcourt, et de son rapide passage il ne subsiste aucune trace durable. D'un être à l'autre, quelle distance! Et même lorsqu'ils s'aiment et se font signe mutuellement de l'îlot qui leur sert de prison, même lorsqu'ils tentent de communiquer leurs solitudes et de se donner une illusoire unité, bien vite les surprend, d'autant plus douloureuse, la désillusion, lorsqu'ils retrouvent les barreaux invisibles, la froide paroi de verre contre laquelle ils viennent buter, pauvres oiseaux captifs. Aucun n'enfonce la porte de son cachot, aucun ne sait qui est l'autre. C'est à tâtons que se cherchent l'homme et la femme, l'enfant et l'adulte, à peine moins mystérieux l'un pour l'autre que l'homme et l'animal. Les êtres sont mutuellement étrangers, et s'uniraient-ils harmonieusement comme les couleurs, l'eau limpide et la pierre, le soleil et la nuée, la merveilleuse symphonie de l'univers a pour prix la séparation la plus amère.

Simplement exister comme un être entre d'autres êtres, c'est déjà un renoncement. Brisé en mille miettes le miroir limpide, dispersée dans le monde entier l'image infinie, un monceau de débris, voilà ce qu'est le monde. Chaque parcelle demeure pourtant précieuse, et toujours chaque fragment reflète un rayon du mystère originel. En chaque bien fini c'est un bien infini qui se laisse pressentir, la promesse d'un mystérieux surcroît, une perspective merveilleuse prête à se dévoiler, un attrait si fort et si doux qu'à chaque instant de joie soudaine notre coeur cesse de battre. Alors, pour quelques secondes, nous croyons voir l'objet inestimable, délivré de son enveloppe, dépouillé de la poussière quotidienne: vraie merveille, source d'une joie sans limites, marquée du sceau de l'origine première, gage de l'unité perdue. Mais inaccessible et à jamais mystérieux demeure le coeur de la joie: vaine toute tentative pour le saisir, qui s'y essaie tient le fruit d'Adam dans sa main, non le fruit infini de l'arbre de vie.

Avec un sourire triste, l'image céleste s'échappe, pâlit, se dissipe en brume légère. Ce qui semblait sans limites, laisse réapparaître ses parois immuables, et les deux êtres, le chercheur et l'objet de son désir, retombent dans leur étroite prison. Et de nouveau nous nous retrouvons tous les uns en face des autres, parcelles infimes de ce qui est déjà partiel, et ce que chacun possède n'est que l'effet d'un partage. Il n'est pas d'efforts désespérés, pas de larmes qui soient capables de renverser les murs de la prison.

Mais vois donc: il y a celui qui plane, qui se balance, qui s'écoule mystérieusement, le temps. Barque invisible qui va d'une rive à l'autre. Coup d'aile d'un être à l'autre. Va, monte à bord, déjà le temps s'élance, il se porte tu ne sais où, ni comment, déjà le sol ferme oscille et tremble au-dessous de toi, la route dure et froide devient souple et vivante, elle commence à couler comme un fleuve aux sinuosités gracieuses, les rives se transforment, forêts, larges champs, villes d'hommes, font suite l'un à l'autre, et le courant lui-même est multiple et changeant: tantôt paisible, tantôt furieux et se précipitant en cataractes sauvages, tantôt de nouveau uni et s'élargissant jusqu'aux proportions de la mer...

Hans Urs von Balthasar, Le royaume, dans: Le coeur du monde (Desclée de Brouwer, 1956)

image: San Damiano, Assisi (www.regnierfamille.free.fr)