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21/10/2016

Steven Carroll

Steven Carroll

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Il est impossible d’échapper au charme de cet écrivain discret venu d’Australie. Son écriture sobre, précise, aux émotions contenues ainsi que sa force narrative éblouissante, évoquent une banlieue de Melbourne entre les années 50 et les années 70. Nous y croisons les destins de Rita, de son mari Vic - le tragique mécanicien du premier livre, De l’art de conduire sa machine - et de leur fils Michaël, fasciné par le cricket dans Un long adieu: une discipline et une véritable ligne de défense, selon Steven Carroll, alors que, autour de lui, comme sur une photographie en sépia pourrait-on dire, est signée la fin des locomotives à vapeur, et que ce faubourg paisible s’ouvre peu à peu aux résonances du monde, noyant les repères des uns et des autres, sans réduire à néant malgré un monde qui change inexorablement, leur recherche d’une vie meilleure.

Avec Le temps qu’il nous a fallu s’achève cette chronique familiale et sociale. Célébration mélancolique de la mémoire qui s’épanche, où les souvenirs ont remplacé les rêves, où les jeunes qui défendent l’avenir contrastent avec les plus anciens qui ont passé le témoin et ne se sentent plus nécessaires à la collectivité, spectateurs ironiques du temps qui passe.

Steven Carroll est vraiment un conteur extraordinaire. Son économie verbale pour dire la fragilité de l’amour, l’espoir qui vacille, la tristesse de l’enfance évanouie ou l’inexorable métamorphose des paysages urbains, tient de la magie et suffit à qualifier son talent d’incomparable.

Steven Carroll est né à Melbourne en 1949. Enseignant au niveau secondaire et critique dramatique, il se consacre aujourd’hui exclusivement à l’écriture. Ses plus belles récompenses littéraires sont le Miles Franklin Award 2008 et le Commonwealth Writers Prize 2008 pour Le temps qu’il nous a fallu.

Il vit à Melbourne, partage sa vie avec l’écrivain Fiona Capp – publiée par les éditions Actes Sud - depuis 20 ans et leur fils de 15 ans.

Steven Carroll, De l'art de conduire sa machine (Phébus, 2005)

Steven Carroll, Un long adieu (Phébus, 2006)

Steven Carroll, Le temps qu'il nous aura fallu (Phébus, 2009)

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03/08/2016

Boris Vian

Boris Vian

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Et si l'enfer était un monde sans rêves? Telle est peut-être bien la question centrale que soulève L'arrache-coeur, plus de trente ans après une première lecture. Tout commence avec le héros de cette histoire, Jacquemort, intrigué par les cris provenant d'une maison à l'écart d'un village littoral indéterminé. Il se trouve ainsi confronté à Clémentine, sur le point d'accoucher, et même s'il est psychiatre de formation, il connaît suffisamment les rudiments de la médecine pour lui venir en aide. Les nouveaux-nés sont au nombre de trois: Noël et Joël - vrais jumeaux - ainsi que Citroën, plus grand que les deux autres.

Jacquemort décide de s'installer au coeur de cette curieuse famille dont le père, Angel, après cet événement, est rejeté à tout jamais par son épouse. En effet, Clémentine ne vit plus désormais que pour ses enfants: un bonheur forgé à l'abri des autres, des dangers naturels et des mauvais désirs propres à l'univers des adultes. Il faut leur construire un monde parfait, un monde propre, agréable, inoffensif, comme l'intérieur d'un oeuf blanc posé sur un coussin de plumes. Cette soif d'amour pour sa progéniture, obsédante, exclusive, absolue, met Jacquemort mal à l'aise.

Il n'est pas au bout de ses surprises, car au village, le voici qui assiste à la foire aux vieux - une dégradante vente aux enchères - et à la crucifixion d'un étalon - puni pour avoir fauté - sans que la moindre parcelle d'émotion des habitants ne soit ébranlée. Enfin, il ne parvient pas à oublier l'apprenti du menuisier, mort à force de trimer et d'être maltraité, qu'Angel charge dans une caisse et qu'il abandonne au cours lent du fleuve, sans autre cérémonie...

L'un des points forts du roman est sa rencontre avec La Gloire, ce passeur du fleuve des morts comme le définit si bien Raymond Queneau. Lorsqu'il fut au niveau de la barque, il vit l'homme s'accrocher au bord et s'efforcer d'y remonter. L'eau du ruisseau rouge passait sur ses vêtements, en perles vives, sans les mouiller. (...) C'était un homme assez âgé. Il avait un visage creusé, des yeux bleus lointains. Il était entièrement rasé et ses cheveux blancs et longs lui donnaient une expression à la fois digne et débonnaire, mais sa bouche, au repos, se marquait d'amertume. Il se lie avec lui, au-delà de ce qu'il aurait pu espérer, et devant son affirmation de vouloir rester au village, son interlocuteur le met en garde: Alors, vous serez comme les autres. vous aussi vous vivrez la conscience libre, et vous vous déchargerez sur moi du poids de votre honte. (...) Vous serez comme eux. Vous ne me parlerez plus. Vous me paierez. Et vous me jetterez vos charognes. Et votre honte.

Un éclairage sombre de cet envers de nous-mêmes - refoulé ou exalté à certaines heures - dont le jugement inflexible et cruel, peut engendrer les horreurs les plus ordinaires. Une étrange préfiguration de société familière - la nôtre - où la lâcheté, la peur et l'absence de valeurs morales dévoile parfois un visage aussi inhumain que celui de L'arrache-coeur.

Contre les pouvoirs du rêve refusant d'intégrer le monde absurde des adultes, les murs ou les grilles ne suffisent pas et Clémentine - sainte pour les uns, monstre pour les autres - saura trouver, au nom de l'amour, la parade qui empêchera ses jeunes enfants de voler en pourchassant les oiseaux: Il aperçut les trois cages. Elles s'élevaient au fond de la pièce vidée de ses meubles. Elles étaient juste assez hautes pour un homme pas très grand. Leurs épais barreaux carrés dissimulaient en partie l'intérieur, mais on y remuait. Dans chacune, on avait mis un petit lit douillet, un fauteuil et une table basse. Une lampe électrique les éclairait de l'extérieur. (...) Ca devait être merveilleux de rester tous ensemble comme ça, avec quelqu'un pour vous dorloter, dans une petite cage bien chaude et pleine d'amour.

Plutôt mal accueilli lors de sa parution, en 1953, L'arrache-coeur est pourtant un chef-d'oeuvre mêlant le langage poétique à des impressions crues ou fortes, dont la modernité est stupéfiante. Encore aujourd'hui... 

Boris Vian, L'arrache-coeur (coll. Livre de Poche/LGF, 2001)

image: http://redbirdy.skyrock.com

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10/09/2014

Sarah Hall

Sarah Hall

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Les moments de vrai bonheur en littérature, sans arrière-pensées ni idées préconçues, sont rares. Dominique Bourgois nous avait fait découvrir l’un des plus lumineux romans de l’année 2009 avec Lark et Termite de Jayne Ann Phillips.

Avec Comment peindre un homme mort de Sarah Hall en 2010, elle est une nouvelle fois à l’origine de l’une des publications les plus époustouflantes de la littérature contemporaine, car c’est bien d’un chef d’œuvre dont il est question ici.

Quatre personnages interviennent au cours de cette histoire qui s’étend sur trente ou quarante ans, construite avec beaucoup d’habileté et d’élégance, autour d’un thème central, l’art: son fragile équilibre entre la création et la – souvent – banalité du quotidien, puis son glissement progressif vers l’autre face des êtres ou des choses, la réalité intérieure.

Le récit de Giorgio, Le journal aux bouteilles situé en Italie dans les années 70 – inspiré par le peintre Giorgio Morandi, selon l’auteur – est raconté à la première personne. Dans son atelier, proche de la mort, il se souvient de ses débuts difficiles dans la période ambiguë des années de guerre, des bouteilles qui représentent son thème artistique favori, ainsi que d’une de ses élèves, la fleuriste Annette Tambroni, atteinte d’une cécité irrémédiable. Il aspire à la paix intérieure, partagée avec les autres, visiteurs ou familiers: Otez votre main de votre poignet, votre tension n’a rien d’anormal, vous n’êtes pas au bord de l’accident. Prêtez donc l’oreille à ce pouls plus vaste, au mugissement du bétail, aux battements d’ailes contre le vent. La terre fait entendre des bruits sourds en se déplaçant et des bourgeons éclatent. Est-ce que vous les entendez ? Cette pulsation vous attend aussi là où vous vivez … 

A son tour, aujourd’hui totalement aveugle, capable de voir l’invisible, de déceler ce qui véhicule les corps et les âmes – les sources d’épanouissement ou les terreurs – mieux que ce que les yeux peuvent cerner, cette fleuriste intervient dans l’histoire en Italie et son récit, La vision divine d’Annette Tambroni se décline à la troisième personne. De même que Le fou sur la colline celui de Peter Caldicutt, sculpteur désormais célèbre, qui a entretenu dans sa jeunesse une brève correspondance avec Giorgio, qu’il admirait. Tombé dans l’interstice de deux blocs de pierre, de nos jours en Angleterre cette fois-ci, il croit sa dernière heure venue et se remémore les failles de sa vie. Il scrute l’obscurité mais ne voit rien. Il ne distingue pas même la silhouette des rochers ni le bord de la falaise. Il ne parvient pas à détecter les moindres petits mouvements dans les tunnels de roche, ceux que feraient des charognards en train de se rassembler. Il ne discerne ni ses mains, ni son corps, ni sa foutue jambe. Peut-être n’est-il plus là. Peter, Peter, où es-tu passé?  

Enfin, en Angleterre également, résonne la voix de Suzie, la fille de Peter, dans La crise du miroir. Photographe de talent, elle vit un terrible traumatisme depuis la mort accidentelle de son frère jumeau Danny, et recherche dans une sexualité sans fard ni tabous, à refaire surface. Parfois tu avais l’impression d’être là où il se trouvait plutôt que là où tu te trouvais ou encore: Vivre magnifiquement et complètement, certaine d‘avoir triomphé dans cette vie ne t’intéresse pas. Tout ce que tu veux, c’est être toi-même, car l’identité qui jadis était tienne, a disparu. 

Son récit à la seconde personne est une invention de l’auteur vraiment originale qui se prête à merveille au personnage le plus bouleversant de ce livre, avec celui d’Annette Tamborini. Annette voit, à travers la pesante substance des maisons et le corps des arbres, qu’il y a derrière chacun une petite lueur, un tison qui palpite. Une émeraude brille à côté du cyprès, les nuages miroitent d’une luminescence de nacre. Les spirales de fer du portail renferment l’esprit orange de la fonderie. (…) ses frères possèdent chacun un cœur dans lequel l’amour s’épanouit comme une fleur écarlate. 

Roman choral, il capte l’attention dès les premières lignes, joue avec les apparences, la profondeur et l’interrogation du regard sur l’amour, le désir, la violence, la passion, le désespoir, la perte ou la mort, thèmes universels auxquels Sarah Hall a l’intelligence de ne pas imposer une (trop) juste réponse, mais au contraire suggère indirectement une réflexion chez le lecteur, la possible modification de son angle de vue sur le miroir, sur les autres.

Au centre de Comment peindre un homme mort la quête identitaire et la douleur de la perte réunissent ces quatre personnages dont la destinée, progressivement, s’expose sous nos yeux à la vie, à la lumière, comme une nature morte en cours d’élaboration. 

A l’art revient le dernier mot de ce récit, avec un texte de Cennino d’Andrea Cennini, peintre du Moyen Age, extrait du Livre de l’art livrant la dernière clef de ce roman exceptionnel: Son titre!

Sarah Hall, Comment peindre un homme mort (Bourgois, 2010)

image: Sarah Hall (thesundaytimes.co.uk)

03:21 Publié dans Notes de lecture | Tags : littérature, roman, livres | Lien permanent | Commentaires (0) |  Imprimer | |  Facebook | | | Pin it! | | Digg! Digg

01/08/2014

Jayne Anne Phillips

Jayne Anne Phillips

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Ce roman poignant à l’atmosphère faulknérienne – mais sans sa respiration pessimiste ou désespérée – Lark et Termite prête sa voix à cinq personnages qui vont nous raconter une histoire qui les lie viscéralement les uns aux autres.

La première voix est celle du caporal Leavitt tombé dans une embuscade au début de la guerre de Corée, réfugié dans un tunnel avec une petite coréenne dont il sauve la vie en la couvrant de son corps. Il se remémore sa rencontre avec Lola, son épouse enceinte laissée à Louisville et dont il pressent la naissance du fils qu’il ne connaîtra jamais. Malgré les horreurs de la guerre, certains passages sont d’une beauté à couper le souffle: La fille se mouille la main et la lui pose sur la gorge, sur la bouche. La nuit est sans nuages. Il ne voit pas le clair de lune mais il le sent qui luit sur la pâle paroi du tunnel. 

Puis, c’est au tour d’une adolescente de 17 ans, Lark, le premier enfant de Lola, de prendre la parole, neuf ans plus tard. Animée d’une joie de vivre indéfectible, elle doit son nom – alouette, en français - à sa mère qui voulait qu’elle sache grandir en se gardant des dangers et soit capable de s’envoler. Son destin est lié à son petit frère Termite, handicapé mental et moteur presque aveugle, qui ne sait ni parler, ni marcher, auquel elle veut éviter coûte que coûte une institution spécialisée. Irradiant de lumière auprès de tous ceux qu’elle fréquente, elle n’est pas naïve pour autant et sa vision du monde demeure très concrète: La vie m’apparaît comme quelque chose d’immense, mais je ne suis pas sûre qu’elle soit longue, comme un ciel de saphir qui pèse au-dessus des têtes et toujours de l’eau sur les bords. Ce bord, c’est là où tout change d’une seconde à l’autre. Je sens qu’il se rapproche. Comme un bruit, comme le vent, comme un train dans le lointain.  

Quant à Nonie, la sœur de Lola - envers laquelle elle nourrit d’obscurs ressentiments qui trouvent une explication dans la dernière partie du livre – elle aussi s’exprime. Avec beaucoup de dévouement, elle élève Lark et Termite comme ses propres enfants avec son compagnon Charlie,  afin d’honorer la promesse faite à sa sœur. 

La voix la plus impressionnante est celle de Termite, le fils de Leavitt, dont le nom fait référence à ses doigts qui bougent en tous sens et battent l’air comme les antennes d’un insecte. D’une sensibilité hors du commun – en particulier sa perception des sons et des couleurs - il semble tout connaître, tout savoir, tout comprendre. Son osmose avec Lark est magique: La pluie va mugir comme la mer dans les coquillages de Lark qu’elle lui colle près de l’oreille pour qu’il entende les vagues. Lark dit les océans cognent comme le sang dans les veines, et elle pose les doigts sur son poignet pour qu’il sente le fragile battement. 

La dernière, lointaine, est la voix de Lola qui n’a pas eu de chance. Ayant perdu l’homme qu’elle aimait, elle aspire à le rejoindre non sans avoir préalablement assuré l’avenir de ses enfants. 

La chronologie du récit n’est pas linéaire, la plupart du temps traversée par les réminiscences du passé. Tous les personnages – à l’exception de Lola – ont une faculté de survivre à tous les événements, les uns avec et par les autres, unis par des liens invisibles à tout jamais.

Le point culminant du roman, dans les 50 dernières pages - une tempête dantesque - ramène à la surface des secrets de famille, des rancoeurs, des larmes, mais qui s’estompent en douceur, préfigurant le pardon ainsi qu’une forme de rédemption. 

L’écriture de Jayne Anne Philipps est audacieuse. Ses mots semblent forgés par la terre, matière vivante tantôt visuelle, tantôt sonore, comme un rayon lumineux qui traverse les ténèbres.

Racontée de plusieurs points de vue, cette histoire offre aussi dans sa conclusion de nombreuses interprétations, dont celle-ci: Termite existe-t-il vraiment? Comme Lark incarne la beauté du monde, est-il, lui, le miroir des autres, ou le symbole de la conscience, de la perception des choses, du temps? Certaines visions de Termite peuvent le suggérer: Il voit son père se découper dans la lumière, il voit son père se retourner et s’éloigner. Son père a un fils comme lui et une fille comme Lark et il les emmène avec lui, il les conduit hors du tunnel.

Inoubliable!

Saluons au passage l’admirable traduction de Marc Amfreville, parfaite restitution du texte original.

Jayne Anne Phillips, Lark et Termite (coll. 10-18/UGE, 2011; Bourgois, 2009)

image: Jayne Anne Phillips (suomenkuvalehti.fi)

07:15 Publié dans Notes de lecture | Tags : littérature, roman, livres | Lien permanent | Commentaires (0) |  Imprimer | |  Facebook | | | Pin it! | | Digg! Digg

01/07/2014

Philippe Claudel

Philippe Claudel

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Brodeck revient de l’enfer des camps d’extermination. De retour dans son village, sa première vision est celle d’un monument aux morts où son nom est gravé dans la pierre. On le croyait disparu, mort. On se réjouit de sa survie. On est emprunté, aussi... 

Homme silencieux, discret, pacifique, le voici chargé par l’administration de sa commune de dresser des notes sur la faune, la flore et la nature en général, jusqu’au jour du drame lié au sort d’un pensionnaire mystérieux de l’auberge, surnommé der Andere – l’autre – assassiné dans des circonstances mystérieuses. Les autorités, parce qu’il est jugé honnête, précis et inoffensif, vont alors demander à Brodeck de rédiger, pour la forme, un rapport sur ce qui s’est passé. Mais il va, au fil de son enquête, réveiller un passé douloureux dont le sien n’est pas épargné.

Sans lever le voile sur la conclusion de l’histoire – ce serait vraiment dommage – disons que la thématique de ce roman admirable est universelle: La culpabilité historique des individus, la férocité ou la lâcheté des communautés, la nécessité de la mémoire pour les uns et de l’oubli pour les autres.

Si le lieu du récit demeure indéterminé, probablement situé dans un pays de l’Est, il pourrait tout aussi bien se dérouler en Alsace, mais peu importe. Le personnage de Brodeck, de sa famille scellée par un lourd secret au temps de la guerre, est bouleversant d’humanité. 

Le style de Philippe Claudel est exceptionnel, épuré, imprégné pourtant d’une douceur à la mesure des blessures évoquées, en contrepoint au climat oppressant qui transpire tout au long des événements qui ponctuent la dure réalité de son (anti-) héros.

Après Les âmes grises évoquant la guerre de 14, Philippe Claudel revisite celle de 39-45 dans Le rapport de Brodeck: un roman magnifique qui mériterait d’être étudié dans les écoles, car la force de ce livre tient dans son absence de jugement, de son intrigue limitée aux faits justifiés par les différents protagonistes auxquels on tente de s’identifier pour comprendre. Un sujet de réflexion inépuisable et intemporel.

L’un des romans francophones les plus marquants de la décennie, Prix Goncourt des Lycéens 2007, amplement mérité!

Philippe Claudel, Le rapport de Brodeck (Stock, 2007; Livre de poche/LGF, 2009)

00:12 Publié dans Notes de lecture | Tags : littérature, roman, livres | Lien permanent | Commentaires (0) |  Imprimer | |  Facebook | | | Pin it! | | Digg! Digg

13/06/2014

Georges Bernanos

Georges Bernanos

littérature,roman,livres

Certains chefs d’œuvres sont indisponibles depuis de longues années. Parmi ceux-ci, heureusement, il en est un récemment réédité, soit la Nouvelle histoire de Mouchette de Georges Bernanos.

Tragédie du mal sous toutes ses formes – conformisme social, matérialisme, violence ou mensonge – ce roman nous dévoile le destin de Mouchette, une jeune fille de 14 ans, confrontée à l’indifférence de sa famille : une mère à l’agonie, un père et ses grands frères qui cherchent dans l’ivresse à oublier leur condition misérable. A la faveur d’une tempête, rentrant de l'école, elle s'égare en forêt et croise le chemin d’Arsène le braconnier qui l'accueille, puis la séduit et sous l'emprise de l'alcool, abuse d’elle. Seule, rejetée dans cet environnement qui ne lui fait aucun cadeau – même son institutrice la livre aux moqueries de ses camarades de classe – elle choisit, pour en finir avec le désespoir, la honte et le dégoût qui submergent son innocence perdue, de mettre fin à ses jours.

De toute évidence, ce texte écrit en 1937, transposé dans un contexte plus universel, incite à penser que Mouchette est le visage de la France humiliée, bafouée, en proie à la folie des hommes - leur lâcheté, leur mépris - comme si seule une grâce divine saurait illuminer les ténèbres insinuées dans la moindre des réalités.

Bien des années plus tard, ce roman conserve un étonnant pouvoir de colère, de révolte, de fraternité douloureuse. Dans un autre décor social aussi glaçant que celui qui précède, on peut déceler aujourd’hui dans le drame de Mouchette, l’insupportable vérité des nouveaux pauvres, des exclus de la société, des victimes de la consommation, désormais jugés encombrants ou pire, inutiles … 

Ne manquez pas le film de Robert Bresson, Mouchette, réalisé en 1967 d'après l'oeuvre de Georges Bernanos avec la bouleversante Nadine Nortier. Un des dix plus beaux films de tous les temps! En prime, le Magnificat de Claudio Monteverdi, contrepoint saisissant à la noirceur de l'adaptation cinématographique.

Georges Bernanos, Nouvelle histoire de Mouchette (Le Castor Astral, 2009)

image: Nadine Nortier, dans: Robert Bresson, Mouchette (1967)

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29/10/2013

Sagesses carmélitaines

Une carmélite - Veiller dans l'amour

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Si la spiritualité carmélitaine vous attire sans pour autant vous inciter d'emblée à dévorer l'ensemble des oeuvres de ses auteurs, voici un petit livre précieux qui s'inscrit dans la tradition monastique, sans pour autant être réservé aux religieux. Déclinant chaque jour de l'année un texte court de Thérèse d'Avila et de Jean de la Croix, il cerne la pensée de ces deux grandes figures de l'Ordre, ouvrant à la prière, au cheminement intérieur et à la méditation pour quiconque se sent enclin à chercher sa voie ailleurs que dans les beautés fugitives.

Par la suite, si ce chemin vous séduit, lisez Le château intérieur de Thérèse d'Avila (coll. Poche/Rivages) et La montée du Carmel de Jean de la Croix (Coll. Points Sagesse/Seuil). Et si ces lectures vous enchantent, resteront alors à découvrir les écrits de Thérèse de Lisieux, Elisabeth de la Trinité, Edith Stein, Laurent de la Résurrection, autres auteurs de la spiritualité carmélitaine et chercheurs de Dieu...

J'ai confiance en la miséricorde de Dieu: personne ne l'a pris en vain pour Ami! Thérèse d'Avila - Vie écrite par elle-même.

Une carmélite, Veiller dans l'amour - Une pensée par jour avec Sainte Thérèse d'Avila et Saint Jean de la Croix (coll. Sagesses carmélitaines/Editions du Carmel, 2012)

21/10/2013

Michael Lonsdale

Michael Lonsdale

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Quand j'écris le nom de Michael Lonsdale, je pense en premier lieu à l'acteur de quelques grands moments de cinéma: Le procès d'Orson Welles, La mariée était en noir de François Truffaut, Monsieur Klein de Joseph Losey, Nelly et Monsieur Arnaud de Claude Sautet, Le nom de la rose de Jean-Jacques Annaud, sans oublier, plus récemment, Des hommes et des dieux de Xavier Beauvois et Les hommes libres d'Ismaêl Ferroukhi; sa lecture aussi du Très-bas de Christian Bobin, avec son timbre de voix si personnel, comme perméable et attentif à tout ce qui nous interpelle et nous interroge. Mais ce qui m'a surpris et enchanté demeure un tout petit livre intitulé Oraisons, publié dans la collection Souffle de l'esprit chez Actes Sud en 2000, et réédité en 2011. On y retrouve, avec la discrétion qui le caractérise, un homme en prière, avec des mots qui sont les siens et n'appartiennent à nul autre, comme autant de sarments fertiles jaillis d'une solitude aimante.

Cet homme de théâtre - il interprète Samuel Beckett, Marguerite Duras, Friedrich Dürrenmatt - est en effet aussi, peut-être avant toutes choses, un chrétien pratiquant et engagé. Il nous revient aujourd'hui avec L'amour sauvera le monde - Mes plus belles pages chrétiennes, une anthologie de textes choisis, illustrés avec une beauté fervente par Olivier Martel. Si j'ai choisi de partager mes plus belles pages chrétiennes, nous dit Michael Lonsdale, c'est une manière pour moi de rendre hommage à ces hommes et ces femmes - saints, moines, religieuses, prêtres, écrivains, personnes ordinaires - pétris de la parole du Christ, qui m'ont accompagné au long de ma vie. Plus loin il ajoute: Travailler avec le coeur, c'est laisser place à l'inconnu. Si l'on cessait, ne serait-ce que le temps d'une journée, de se noyer dans le bruit, si l'on avait cette patience et ce courage, on obtiendrait, en se mettant à l'écoute, de petites indications pour atteindre à de grandes richesses.

Chaque extrait éclaire un aspect de ses mouvements de l'âme, tels les différents motifs d'un vitrail qui ne prennent corps et sens que dans la réverbération les uns dans les autres et dont la respiration méditative guide nos pas. D'Augustin d'Hippone à Jean Grosjean, de Thérèse d'Avila à Paul Claudel, de Martin Luther à Maurice Zundel, du Curé d'Ars à Sylvie Germain, son choix témoigne de la lumière du monde, délivre de tous les artifices et de toutes les extravagances du temps.

Davantage qu'une simple anthologie personnelle, tous ces textes - une cinquantaine environ - sont aussi, littérairement parlant, des chefs d'oeuvres. Pour le plaisir, je vous citerai un extrait de mon préféré, celui de Bernard de Clairvaux: Avec quelle sûreté la prière monte dans la nuit, quand Dieu seul en est témoin, et l'Ange qui la reçoit pour aller la présenter à l'Autel céleste! Elle est agréable et lumineuse, teinte du rouge de la pudeur. Elle est calme, paisible, lorsqu'aucun bruit, aucun cri ne viennent l'interrompre. Elle est pure et sincère, quand la poussière des soucis terrestres ne peut la salir. Il n'y a pas de spectateur qui puisse l'exposer à la tentation par ses éloges ou ses flatteries. C'est pourquoi l'Epouse agit avec autant de sagesse que de pudeur lorsqu'elle choisit la solitude nocturne de sa chambre pour prier, c'est-à-dire pour chercher le Verbe, car c'est tout un. Vous priez mal, si en priant vous cherchez autre chose que le Verbe, ou si vous ne demandez pas l'objet de votre prière par rapport au Verbe. Car tout est en lui: les remèdes à vos blessures, les secours dont vous avez besoin, l'amendement de vos défauts, la source de vos progrès, bref, tout ce qu'un homme peut et doit souhaiter. 

Une présentation soignée pour ce livre qui peut ravir non seulement les croyants, mais aussi les poètes, les amoureux de notre terre et de tout ce qu'elle contient de beau ou de louable, au-delà d'un présent qui parfois s'essouffle en nos murs autant que les caprices du vent. A lire ou relire ces textes d'une profondeur aussi ardente qu'intemporelle, me revient en mémoire la devise de l'Ordre des Chartreux: Stat Crux dum volvitur orbis / La terre tourne, mais la Croix demeure immobile ... 

Michael Lonsdale, L'amour sauvera le monde - Mes plus belles pages chrétiennes (Philippe Rey, 2011)