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13/05/2017

Morceaux choisis - 663 / François Mauriac

François Mauriac

littérature,spiritualité,morceaux choisis,livres 

Tout est grâce: ce qui signifie que Dieu se sert de tout, et même du médiocre, et même du vulgaire, et même du pire, - peut-être surtout du pire comme il apparaît dans l'histoire de Madeleine qui aime le Seigneur plus que les autres parce qu'il lui a été pardonné plus qu'aux autres. 

Si vous ne voyez pas de signe et de prodige, vous ne croyez pas! soupirait le Seigneur. Nous qui n'avons vu ni signe ni prodige, et qui sommes restés fidèles à cette Eglise dont nous voyons, ces temps-ci, tomber les peaux mortes des vieux rites, au fond c'est à Quelqu'un que nous serons demeurés fidèles, c'est à ce courant de vie surnaturelle, c'est à ce filet de grâce qui s'est frayé sa route jusqu'à nous à travers les scories du culte, mais ce filet d'eau aura suffi pour que nous ne mourions pas de soif.

François Mauriac, Nouveaux mémoires intérieurs, dans: Oeuvres autobiographiques (Bibliothèque de la Pléiade/Gallimard, 1990)

image: Centre François Mauriac, Malagar / France (mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr)

30/03/2017

Morceaux choisis - 640 / François Mauriac

François Mauriac

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Vous qui avez entendu l'appel du Seigneur et qui avez résolu d'y répondre, peut-être est-ce dans la nuit que vous allez pénétrer et dans le silence, sinon dans la fatigue, dans le dégoût - ce qui n'aura pas plus de signification que la joie dont aussi bien vous déborderez. C'est la foi que le Seigneur demande à toutes les pages de l'Evangile: Hommes de peu de foi, soupire-t-il en regardant les siens, mais la Chananéenne, mais le centurion Le bouleversent et L'attendrissent. C'est que leur foi se confond avec l'amour. Le vieux pèlerin que je suis, si près d'arriver au but de mon pèlerinage, dresse une dernière fois sa tente au coeur du pays circonscrit par cette parole: Tu existes, puisque Je t'aime...

Croire, c'est aimer. 

François Mauriac, Ce que je crois, dans: Oeuvres autobiographiques (Bibliothèque de la Pléiade/Gallimard, 1990)

image: http://jubilatedeo.centerblog.net/rub-Images-6.html

11/03/2017

Morceaux choisis - 631 / François Mauriac

François Mauriac

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Il n'est pas d'autre politique permise au chrétien que la recherche du royaume de Dieu et de Sa justice. Mais il ne lui est pas permis non plus de se désintéresser des conflits qui divisent ses frères. Or faut qu'il demeure au-dessus de la mêlée et pourtant en pleine mêlée. Nous sommes de ceux que l'amour du Christ et que l'espérance de Son règne n'ont pas détournés de l'aventure humaine, de cette sinistre histoire au jour le jour que nous appelons politique. Cette profonde insertion dans le temps d'âmes qui ne vivent que pour l'éternel, voilà il me semble le point où se rejoignent ceux qui se veulent un comme le Père, le Fils et l'Esprit sont un.

François Mauriac, Ce que je crois / extraits, dans: Oeuvres autobiographiques (Bibliothèque de la Pléiade/Gallimard, 1990)

image: Palmyre, Syrie (syrielongitude.canalblog.com)

28/02/2017

Morceaux choisis - 626 / François Mauriac

François Mauriac

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Peu de chrétiens pratiquants pratiquent la torture? Mais il s'en est trouvé des milliers et des millions sinon pour l'approuver, du moins pour la comprendre, pour l'excuser. Mais il s'en est trouvé des milliers et des millions, même parmi les dévots, pour mal se défendre de haïr et de mépriser les Juifs, et de même, trop souvent les Arabes en tant qu'Arabes. Le scandale commence pour moi à partir de la foi pratiquée, vécue à l'intérieur de l'Eglise par des chrétiens, même plus fidèles que je ne le suis moi-même, comme on me l'a souvent et justement reproché, plus charitables, plus dévoués aux oeuvres que je ne le suis moi-même.

François Mauriac, Ce que je crois / extraits, dans: Oeuvres autobiographiques (Bibliothèque de la Pléiade/Gallimard, 1990)

image: Notre-Dame de la Trinité, Verdun / Québec, Canada (nddt.org)

20/02/2017

Morceaux choisis - 622 / François Mauriac

François Mauriac

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Il arrive que je me sente d'autant plus proche d'un croyant, d'un homme pieux, qu'il se trouve plus éloigné de ma propre Eglise. Cela n'est un paradoxe qu'en apparence. Devant un musulman ou un juif, s'ils sont dévots, je sais d'avance, avant qu'ils aient ouvert la bouche, ce qui me sépare d'eux. L'abîme, entre nous, m'est en quelque sorte familier. Il ne saurait y avoir de surprise. Mais ce qui ne m'est pas familier et qui m'enchante quand je les découvre, c'est tout à coup cette parole d'adoration que je reconnais, cette prière qui pourrait jaillir de mon propre coeur, cet amour du Père qui est au ciel, et quelquefois, et même chez certains juifs, cet attrait pour le Christ.

Dans les trop rares occasions qui me sont données de rencontrer un véritable israélite, un musulman mystique, je songe à toutes les demeures qu'il y a dans la maison du Père. Et ce que je ressens à l'égard d'un fils d'Israël ou d'un fils du Prophète, je le ressens plus encore, il va sans dire, avec les chrétiens de confessions différentes mais qui vivent du Christ, avec ceux de mes frères séparés qui ont une foi vivante, ou avec certaines âmes qui n'appartiennent à aucune confession déterminée.

C'est un peu comme lorsque nous découvrons que des étrangers connaissent et aiment comme nous un endroit secret de la forêt qui était le but de nos promenades solitaires. Nous admirons qu'ils y soient parvenus par d'autres chemins dont nous-mêmes n'avons aucune idée.

François Mauriac, Ce que je crois / extraits, dans: Oeuvres autobiographiques (Bibliothèque de la Pléiade/Gallimard, 1990)

image: Tunisie (http://tunisie.co)

08/02/2017

Morceaux choisis - 616 / François Mauriac

François Mauriac

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O lumière que nous aimons et qui nous aime, tu brûles dans les ténèbres: le mystère chrétien, c'est la nuit qui rend plus évidente la lumière; et c'est la lumière qui pénètre la nuit et qui, sans la détruire, l'embrase. Trois nocturnes manifestent la vie chrétienne dans sa profondeur: d'abord cette nuit que je viens de méditer durant laquelle, furtivement, Nicodème, le bon pharisien, vient en grand secret écouter le Seigneur, encore vivant et militant, et comme pressé de finir et qui hâtivement jette le feu sur la terre.

L'autre nuit, c'est celle de Gethsémani où la lumière venue en ce monde n'est plus qu'un Juif misérable, abandonné même de ses amis, même de son Père; et les seules flammes qui brûlent dans cette nuit glacée de printemps, ce sont les torches de la cohorte. Nuit de l'agonie qui durera jusqu'à la fin du monde; nuit que les vrais amis du Seigneur ont toujours préférée. 

Pour la troisième nuit, elle fut d'abord un crépuscule sur une route déserte qui va de Jérusalem à Emmaüs, C'est celle qui plaît à ma faiblesse, à la peur que j'ai de la mort. Et à mesure que l'ombre s'épaissit autour des trois hommes  qui marchent sur cette route, ce qui brûle dans la nuit commençante, c'est le coeur brûlant du disciple appelé Cléophas et celui de son compagnon. Est-ce que notre âme n'était pas ardente en tous tandis qu'il nous expliquait les Ecritures? (Lc 24,32) Ils poussent la porte, ils entrent dans la maison qui est peut-être une auberge. Peut-être la chambre où ils pénètrent n'est-elle éclairée que par la flamme du foyer. Mais moi, je sais d'où la lumière jaillit: de ce pain rompu, de ce morceau de pain qu'Il leur donne à manger de Ses mains saintes et vénérables, mains de condamné à mort où la trace des clous est encore visible: Et ils le reconnurent à la fraction du pain (Lc 24,31).

Moi aussi j'ai compris à la fraction du pain que tout était vrai. Le mystère le plus impénétrable, le plus fou, nous en sommes tous témoins, nous qui avons gardé la foi; c'est sa folie qui nous aura aidés à croire tout le reste. L'Eucharistie interrompt en nous les objections, les refus, les murmures de la raison qui se cabre. Tout cède à ce silence au-dedans de nous jusqu'à ce qu'il ne nous reste plus qu'à soupirer comme Thomas appelé Didyme: Dominus meus et Deus meus (Mon Seigneur, et mon Dieu - Jn 20,28).

François Mauriac, Ce que je crois / extraits, dans: Oeuvres autobiographiques (Bibliothèque de la Pléiade/Gallimard, 1990)

image: Icône des disciples d'Emmaüs (cesareburgazzi.it)

27/01/2017

Morceaux choisis - 610 / François Mauriac

François Mauriac

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Il fait nuit au-dedans de moi, et c'est au secret de cette nuit que je L'ai retrouvé, non sans doute chaque fois que j'en ai eu le désir. Ce sont des moments de grâce. Peut-être même, comme Nicodème, n'y aura-t-il eu pour certains qu'une seule rencontre, qu'une seule nuit, mais qui aura décidé de toute leur vie. Pour rien au monde en tout cas je ne renoncerai plus à ce que j'ai vu, à ce que j'ai entendu, à ce que j'ai touché, ne serait-ce qu'une fois.

Que j'aime ce soupir du Seigneur: Le Fils de l'Homme est venu jeter le feu sur la terre, et que désirai-je sinon qu'il s'allume (Lc 12,49). Il brûle dans des paroles toujours brûlantes, et c'est comme le feu précisément qu'elles se transmettent, soit que le feu couve et rampe, et se communique par les racines et par la tourbe, soit que la flamme saute de pin à pin, de cime en cime, qu'elle dévore à la fois la tête et le coeur de l'arbre humain embrasé.

François Mauriac, Ce que je crois / extraits, dans: Oeuvres autobiographiques (Bibliothèque de la Pléiade/Gallimard, 1990)

image: http://saltandlighttv.org

19/01/2017

Morceaux choisis - 605 / François Mauriac

François Mauriac 

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Un homme se lève, assiste à la messe, communie. Toutes les heures qui suivent sont baignées de Dieu. Qu'il travaille, qu'il médite, qu'il parle à un ami, la grâce sacramentelle imbibe cette journée, au point que s'il fut jamais enclin à l'ennui, à la terreur de la solitude, l'en voilà guéri à jamais. Etre seul et pourtant n'être pas seul, cette absurde exigence est miraculeusement contentée.

Qui d'entre nous oserait nier que le tourmentent à la fois l'horreur du monde et l'impuissance à demeurer seul dans une chambre? Coûte que coûte, il faut sortir, échapper à ces quatre murs, à cette table, à cette feuille, à cette encre, à cette figure creusée qu'en face de nous reflète une vitre. Mais nous voici soudain parmi les hommes, et nous devenons l'un d'eux, plus moqueur, plus amer, plus dur qu'aucun de ceux que nous faisons rire. Alors nous nous souvenons de la cellule abandonnée, des quatre murs, des livres, du silence. Pour y trouver le bonheur, il suffirait, songeons-nous, d'une seule âme, il suffirait qu'une âme bien-aimée fût là, près de nous: mais les intervalles du temps qu'elle peut nous donner, sont-ils perdus dans cette durée incessante qui, pour le coeur aimant, n'est qu'une interminable absence? Elle entre, et déjà nous savons qu'elle va sortir; elle se pose une seconde, les ailes déjà soulevées; elle songe à ce qu'elle va faire dans une heure, ce soir, avec des inconnus. Sa vie croise notre vie en ce point imperceptible qui n'est pas le bonheur, - à peine une interruption de souffrance.

Or, voici le même homme: jamais la chambre ne connut un tel silence. Aucune visite n'est attendue; personne aujourd'hui ne franchira ce seuil. Quel bonheur! Est-il donc converti à la solitude? Oui; à une solitude peuplée, à une solitude comblée. Comme la lumière, dès l'aube, dévore le désert, la petite hostie de ce matin se lève, monte, rayonne, prend possession de cette créature avec une puissance tranquille.  

Il est seul et il n'est plus seul. Il se forme dans l'âme et se déclare en elle un effet de grâce, dit un saint religieux (cité par l'abbesse de Sainte-Cécile), par lequel cette personne sent en soi une élévation de confiance et de paix propre aux bons et fidèles amis de Dieu...

François Mauriac, Souffrances et bonheur du chrétien, dans: Oeuvres autobiographiques (Bibliothèque de la Pléiade/Gallimard, 1990)