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14/08/2017

Chemins de traverse - 6 / Christian Bobin

Christian Bobin

littérature,poésie,extraits,livres

Les moineaux par leurs chants construisent des monastères qui durent une seconde. L’âme surprise dans leurs cloîtres ne craint plus de mourir. 

Christian Bobin, Les ruines du ciel (Gallimard, 2009)

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10/08/2017

Chemins de traverse - 609 / François Mauriac

François Mauriac

littérature,roman,extraits,livres

Je me rappelle ce dégel de tout mon être sous ton regard, ces émotions jaillissantes, ces sources délivrées. Les gestes les plus ordinaires de tendresse, une main serrée, une fleur gardée dans un livre, tout m'était nouveau, tout m'enchantait.

François Mauriac, Le noeud de vipères, dans: Oeuvres romanesques (coll. Pochothèque/LGF, 1992)

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05/08/2017

Chemins de traverse - 605 / Paul Valéry

Paul Valéry

littérature,essai,extraits,livres

Un esprit vraiment libre ne tient guère à ses opinions. S'il ne peut se défendre d'en voir naître en soi-même, et de ressentir des émotions et des affections qui semblent d'abord en être inséparables, il réagit contre ces phénomènes intimes qu'il subit: il tente de les rendre à leur particularité et instabilité certaines. Nous ne pouvons, en effet, prendre parti qu'en cédant à ce qu'il y a de plus particulier dans notre nature, et de plus accidentel dans le présent. L'esprit libre se sent inaliénable.

Paul Valéry, Regards sur le monde actuel et autres essais (coll. Folio/Gallimard, 1988)

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04/08/2017

Chemins de traverse - 343 / Nikos Kazantzaki

Nikos Kazantzaki

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Par l'étroite lucarne du sanctuaire, on apercevait de la verdure. C'était le petit jardin de l'église. Le romarin et le chèvrefeuille embaumaient.

- Sortons dans le jardin, dit François. Ici, on étouffe.

Mais, au moment où nous allions franchir la porte, des soupirs, des halètements et des bruissements de soie ou d'ailes s'élèvent de derrière l'autel. François me saisit le bras.

- Tu entends? Il me semble...

Aussitôt, trois jeunes filles, vêtues de blanc, surgissent de leur cachette, passent devant nous comme des flèches et s'élancent dans le jardin en poussant des petits cris. Là, elles éclatèrent d'un rire moqueur comme si elles avaient deviné notre frayeur. François se précipita dans la cour et je l'y suivis.

Elles ne paraissaient nullement effarouchées, mais la plus grande rougit jusqu'aux oreilles à la vue de François. Ce dernier, appuyé au montant de la porte, essuyait son visage couvert de sueur. La jeune fille s'approcha de lui, de plus en plus, excitée et souriante. Une branche d'olivier chargée de fruits couronnait son front. François fit un pas en arrière comme s'il avait peur.

- Tu la connais? lui demandai-je tout bas.

- Tais-toi, répondit-il en pâlissant.

La fillette s'enhardit:

- Messire François, dit-elle, railleuse, vous êtes le bienvenu dans notre humble demeure.

François la regardait. Il ne répondait pas, mais son menton tremblait.

- Tu te trouves dans la maison de Saint Damien, répondis-je moi-même pour couvrir le silence de François. Depuis quand l'occupez-vous, toi et tes compagnes?

Les deux autres jouvencelles, un peu plus jeunes, treize ou quatorze ans, se rapprochèrent doucement, la main devant la bouche pour étouffer leurs rires.

- Depuis ce matin, répondit la jeune fille. Nous comptons rester toute la journée. Voici ma soeur Agnès et notre petite voisine Ermelinde. Nous avons apporté un panier plein de provisions et de fruits.

Elle se tourna de nouveau vers François.

- Si cela peut faire plaisir à Messire François, nous l'invitons à déjeuner. Puisqu'il est venu chez nous, nous le recevrons en ami.

- Claire, fit François très doucement. Je te souhaite le bonjour.

Nikos Kazantzaki, Le pauvre d'Assise (Plon, 1957)

image: San Damiano, Assisi (tripadvisor.it)

03/08/2017

Chemins de traverse - 7 / Elie Wiesel

Elie Wiesel

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J'appartiens à une génération qui s'est souvent sentie abandonnée par Dieu et trahie par l'humanité. Et, pourtant, je crois qu'il nous incombe de ne nous séparer ni de l'un ni de l'autre. Est-ce hier - ou autrefois - que nous avons appris combien l'être humain peut atteindre la perfection dans la cruauté plus que dans la générosité? Que, pour les tueurs et les tortionnaires, il est normal, donc humain, de se montrer inhumain? Dès lors, faudrait-il se détourner de l'humanité? Je crois que la réponse appartient à chacun de nous. Car il incombe à chacun de choisir entre la violence des adultes et le sourire des enfants, entre la laideur de la haine et le désir de s'y opposer. Entre infliger souffrance et humiliation à son semblable et lui offrir la solidarité et l'espoir qu'il mérite. Peut-être.

Je sais - je parle d'expérience - que, même dans les ténèbres, il est possible de créer la lumière et nourrir des rêves de compassion. Que l'on peut se sentir libre et libérateur à l'intérieur des prisons. Que, même en exil, l'amitié existe et peut devenir ancre. Qu'un instant avant de mourir, l'homme est encore immortel. Voilà: je crois en l'homme malgré les hommes. Je crois dans le langage bien qu'il ait été meurtri, déformé et perverti par les ennemis de l'humanité. Et je continue à m'accrocher aux mots parce qu'il nous appartient de les transformer en instruments de compréhension plutôt que de mépris. A nous de choisir si nous souhaitons nous servir d'eux afin de maudire ou de guérir, pour blesser ou consoler.

Elie Wiesel, Coeur ouvert (Flammarion, 2011)

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31/07/2017

Chemins de traverse - 603 / Honoré de Balzac

Honoré de Balzac 

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Dans les pays dévorés par le sentiment d'insubordination sociale caché sous le mot égalité, tout triomphe est un de ces miracles qui ne va pas, comme certains miracles d'ailleurs, sans la coopération d'adroits machinistes. Sur dix ovations obtenues par des hommes vivants et décernées au sein de la patrie, il y en a neuf dont les causes sont étrangères au glorieux couronné.

Honoré de Balzac, Illusions perdues (coll. Folio/Gallimard, 2013) 

image: Honoré Daumier, L'émeute (contrepoints.org)

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29/07/2017

Chemins de traverse - 602 / Siri Hustvedt

Siri Hustvedt

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Certains d'entre nous sont destinés à vivre dans une case dont il n'est de libération que temporaire. Nous autres aux esprits endigués, aux sentiments entravés, aux coeurs arrêtés et aux pensées réprimées, nous qui aspirons à exploser, à déborder en un torrent de rage ou de joie ou même de folie, nous n'avons nulle part où aller, nulle part au monde parce que nul ne veut de nous tels que nous sommes, et il n'y a rien d'autre à faire qu'embrasser les plaisirs secrets de nos sublimations, l'arc d'une phrase, le baiser d'une rime, l'image qui prend forme sur le papier ou la toile, la cantate intérieure, la broderie cloîtrée, le travail d'aiguille sombre ou rêveur venu de l'enfer ou du ciel ou du purgatoire ou d'aucun des trois, mais il faut que viennent de nous quelque bruit ou quelque fureur, quelques éclats de cymbales dans le vide.

Siri Hustvedt, Un été sans les hommes (Actes Sud, 2011)

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28/07/2017

Chemins de traverse - 601 / Jean Giono

Jean Giono

littérature,roman,extraits,livres

Subitement il fit très froid. Antonio sentit que sa lèvre gelait. Il renifla. Le vent sonna plus profond; sa voix s’abaissait puis montait. Des arbres parlèrent; au-dessus des arbres le vent passa en ronflant sourdement. Il y avait des moments de grand silence, puis les chênes parlaient, puis les saules, puis les aulnes; les peupliers sifflaient de gauche et de droite comme des queues de chevaux, puis tout d’un coup ils se taisaient tous. Alors, la nuit gémissait tout doucement au fond du silence. Il faisait un froid serré. Sur tout le pourtour des montagnes, le ciel se déchira. Le dôme de nuit monta en haut du ciel avec trois étoiles grosses comme des yeux de chat et toutes clignotantes.

Jean Giono, Le chant du monde (coll. Folio/Gallimard, 2000)

image: Le Coulomp, Haute Provence / France (tourisme-alpes-haute-provence.com)

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